L'église Notre-Dame-de-Fatima Photo : Johanne de la Sablonnière, 2014 (TC-Média)

L’église Notre-Dame-de-Fatima
Photo : Johanne de la Sablonnière, 2014 (TC-Média)

Patrimoine religieux

Récemment, le comité d’urbanisme de la ville de Saguenay a décidé de retirer le statut patrimonial de l’ex-église Notre-Dame de Fatima. Cette aliénation constitue un dangereux précédent pour le patrimoine, car il devrait entrainer la démolition du bâtiment – un monument phare des années 1960 au Québec. Chronologie d’un désastre annoncé.

L’église Notre-Dame-de-Fatima

La conception du bâtiment s’inscrit dans la foulée du Concile Vatican II qui favorise un renouveau des formes architecturales. Avec ses grands projets industriels, la région a développé une expertise dans l’utilisation de matériaux modernes comme le métal et le béton. Présentes en grand nombre dans les alentours, les églises modernes incarnent une spécificité locale.

Érigée en 1962 et en rupture complète avec son époque, la construction moderne est en béton recouvert de crépi blanc; elle évoque la forme d’un tipi en référence au passé autochtone de la région. Le bâtiment se compose de deux demi-cônes décalés l’un par rapport à l’autre. Le presbytère comprend deux volumes rectangulaires de deux étages en béton recouverts de toits plats. Cité par la ville, la protection légale s’applique à l’enveloppe extérieure et au terrain. Le site de Notre-Dame-de-Fatima figure parmi les quatre églises modernes les plus connues au monde.

Multiples propriétaires

Un peu moins de deux ans après sa fermeture, 27 communautés autochtones fondent une coopérative et acquièrent l’église. Le groupe souhaite créer un centre d’aide pour leurs jeunes. Toutefois, des ennuis financiers les obligent à remettre le site aux paroissiens. Un nouveau propriétaire construit quelques maisons sur la proximité et propose que l’église devienne une résidence pour personnes âgées. Ce dernier projet est suspendu. On souhaite maintenant le démantèlement de l’édifice pour y bâtir d’autres habitations.

Faible mobilisation dans l’ensemble

L’absence d’un intérêt sincère pour le patrimoine empêche l’instauration de gestes concrets qui auraient pu permettre une meilleure conservation des lieux. Ainsi, dès la fermeture du site, le diocèse effectue un arrêt complet de son entretien – un geste qui accélère sa dégradation. En 2012, le promoteur demande un permis pour sa démolition. La ville refuse se disant prête à trouver du financement. En décembre, une consultation publique attire à peine une centaine de personnes et ne suscite pas de mobilisation. Malgré sa protection légale, la municipalité reste muette envers le laisser-aller du promoteur qui défigure le terrain en coupant, entre autres, des arbres matures. En avril 2013, la ville exige qu’il conserve le bâtiment. Au bout de 18 mois, le propriétaire redemande la démolition du site. Tout indique qu’il obtiendra le succès. Le député provincial a produit une pétition qui a recueilli à peine 500 noms.

Une vision réaliste du patrimoine

Quoique discutée dans les milieux universitaires, une vision pragmatique du patrimoine est introduite dans la sphère publique avec ce cas. Ainsi, Docomomo Québec, une association vouée à la diffusion de la connaissance sur l’architecture moderne, avec d’autres voix, juge qu’il est trop tard pour l’église Notre-Dame-de-Fatima et qu’elle ne compte pas intercéder pour sa protection.

Un terrible gâchis

L’histoire de l’église Notre-Dame-de-Fatima constitue un long parcours jalonné d’erreurs par la ville de Saguenay. Parmi celles-ci, la citation de 19 lieux de culte dans une région qui ne semble pas en mesure de tenir ses engagements. De plus, ces sites furent créés sans aucune directive quant à leur utilisation. De même, la ville n’a pas respecté ses propres règlements pour assurer la protection des lieux. Peu d’efforts et de temps furent nécessaires au promoteur pour réaliser son projet; après la  démolition du site, il pourra construire jusqu’à 20 nouvelles résidences.

Des travaux estimés à 4,5M de dollars seraient nécessaires pour la sauvegarde du monument. Photo : Johanne de la Sablonnière, 2012

Des travaux estimés à 4,5M de dollars seraient nécessaires pour la sauvegarde du monument.
Photo : Johanne de la Sablonnière, 2012

L’absence de mobilisation citoyenne et l’indifférence généralisée à tous les niveaux d’intervenants constituent également des facteurs importants ayant mené à cette perte collective du patrimoine.

Prévenir par l’éducation

Il est sans doute trop tard pour l’église Notre-Dame-de-Fatima. Toutefois, l’éducation au patrimoine demeure d’actualité. Les autorités ne pourraient-elles pas exiger du promoteur qu’il réserve un espace public qui serait dédié à sensibiliser la population locale aux enjeux du patrimoine? Des panneaux érigés à l’extérieur pourraient présenter le cas de l’église, mettre en lumière la précarité du patrimoine, faire un bilan des erreurs et amener les citoyens à participer à la pérennité du patrimoine local en l’identifiant et en  leur proposant des moyens concrets de prévention.

4 réponses à L’église Notre-Dame-de-Fatima :

un terrible gâchis patrimonial

  • Michel Robert dit :

    Les années 60 ont produit des atrocités en architecture religieuse. La démolition de ce genre d’églises ne me chagrine aucunement.

  • Diane Joly dit :

    En matière de patrimoine, il y en a pour tous les gouts! Les églises plus anciennes présentent parfois des œuvres d’une grande beauté. Leur contemplation stimule notre sens du beau. L’architecture tout comme les intérieurs présentent des formes en surabondance. L’architecture religieuse moderne et ses intérieurs sont dépouillés pour ne retenir que l’essentiel. Leur contemplation apaise nos sens et favorise une plus grande spiritualité. Mais tout ceci demeure une question de gout.

    Pour ma part, je préfère les églises des années 1930 à 1950, une période transitoire dans les arts religieux lorsque le Québec s’apprête à entrer dans la modernité. Les formes se simplifient tout comme la décoration intérieure. L’Oratoire Saint-Joseph en est un bon exemple.

  • Michel Robert dit :

    C’est à partir des années qui ont suivi la fin du concile, milieu des années 60 et les années 70, que ça s’est gâché. Moi mes églises préférées sont celles des années 1850 et 1860, celles de Victor Bourgeau notamment.

  • Stéphane Villeneuve dit :

    Notre patrimoine, Saguenay souviens-toi.

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