Enjeux du patrimoine

En 2015, à ville Sainte-Marie (MRC Nouvelle-Beauce), la Société Alzheimer Chaudière-Appalaches reçoit en don un édifice dont l’importance patrimoniale est reconnue par la ville, mais non protégé. L’organisme met le château en vente en 2018.

Photo : Tourisme Chaudière-Appalaches

Le château Beauce

Conçu dans un style assez rare hors des centres urbains, le château Beauce est situé au cœur du centre-ville historique dans une zone inondable. Érigée en 1904, cette ancienne résidence bourgeoise d’inspiration néo-Tudor est l’une des premières réalisations de Jean-Omer Marchand au Québec, l’un des architectes canadiens les plus novateurs du début du XXe siècle.

La maison fut commandée par le notaire Georges-Siméon Théberge. En 1944, la propriété est cédée aux Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception qui en font un centre de retraites fermées pour femmes. En 1967, il devient le monastère des Oblates de Béthanie qui quittent les lieux en 2014. L’année suivante, la Société Alzheimer reçoit le château. Conforme à sa mission d’aide, elle compte le convertir en un centre d’hébergement pour personnes en perte cognitive.

La société Alzheimer a manqué de prudence

Les centres d’hébergement de la Société Alzheimer au Québec sont conçus pour offrir un milieu stimulant et adapté à situation de leurs résidents, dont les facultés cognitives sont en constante mutation. Sa localisation au centre-ville est idéale par sa proximité aux commerces et à l’église, dont le son des cloches constitue un soutien mnémonique important. C’est un projet magnifique et utile.

Après avoir acquis le bâtiment en 2015, la Société découvre que les coûts initiaux de mise aux normes s’élèvent à un peu plus de quatre millions de dollars et dépassent sa capacité financière. Elle souhaite que la ville reprenne le bâtiment, mais devra le mettre en vente. Un promoteur se propose à la condition d’obtenir un permis de démolition. À l’été 2018, la ville accorde ce permis.

Des voix s’opposent au démantèlement

L’annonce suscite une réaction importante parmi des défenseurs du patrimoine, en majorité de l’extérieur. Deux personnes écrivent directement à la ministre de la Culture et des Communications (MCC) en lui demandant de faire annuler la décision du conseil municipal. Le petit-fils de l’architecte publie une lettre d’opinion dans le journal local. Des médias nationaux abordent le cas dans leurs pages.

Château Beauce, St. Marie [de Beauce], [s.l.] : M.D. Armaly-Photo, [1909], BAnQ

Il y a peu de réactions parmi les résidents sans doute en partie parce que, à cette époque, la ville héberge plus d’une centaine de maisons anciennes.

L’importance historique du bâtiment, et son intégrité physique qui semble bonne méritent au moins un temps de réflexion pour évaluer la pertinence de classer le bâtiment. Le MCC émet un avis d’intention de classement en octobre 2018 qui protège temporairement le château.

Les inondations du printemps 2019

Toujours en attente d’une décision de classement, la situation du château devient catastrophique au printemps 2019 lorsque la rivière Chaudière déborde de son lit. L’édifice subit d’importants dommages de moisissures. Faute de moyens, la Société demeure en attente même si le bâtiment nécessite rapidement des travaux de nettoyage. À l’automne, le MCC s’engage à payer une partie des frais et la Société procède au nettoyage. Des travaux de chauffage et d’électricité doivent aussi être faits.

En février 2020, un acheteur potentiel se désiste.  Le mois suivant, la décision de classement est encore à venir lorsque la Société annonce qu’elle ne peut plus payer les factures d’entretien. Elle s’inquiète aussi de sa survie, car de nouvelles normes pour les bâtiments en zones inondables l’obligent à déplacer le système de chauffage du sous-sol au rez-de-chaussée  ̶  une dépense qu’elle ne peut pas assumer.

Un classement irresponsable

Photo : Radio-Canada| Marc-Antoine Lavoie, [s.d.]

Après deux années d’attente, le MCC annonce le classement du château Beauce le 16 octobre dernier. Malgré son importance patrimonial, il faut se questionner sur la pertinence de cette décision, dont une chaine d’irresponsabilité est facile à suivre : la société a acquis le château sans s’informer des enjeux sur le terrain; confrontée à des problèmes insurmontables, elle a offert le bâtiment à la ville qui a refusé malgré sa valeur patrimoniale. Elle l’a mis en vente sans établir de balises pour sa conservation. La ville a autorisé sa démolition sans proposer de solutions. Les lanceurs d’alerte ont demandé le classement sans s’interroger sur la capacité financière des propriétaires, ni même offrir leur aide, par exemple, pour un plan de sauvetage[1]. Le MCC a classé l’édifice sans un plan de conservation à long terme, et ce même si les propriétaires ont affirmé dans les médias à quelques reprises leur incapacité à entretenir le bâtiment. De fait, suivant l’annonce du classement, la Société Alzheimer Chaudière-Appalaches a réitéré qu’au vu de sa survie et de sa mission, elle ne paiera pas les frais d’entretien. Le système de chauffage est toujours au sous-sol. L’avenir de ce bien patrimonial d’importance nationale est loin d’être assuré. C’est à suivre.


[1] Le discours des défendeurs sera analysé dans un prochain billet.

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