Vestiges, ancien village des tanneries Photo : Radio-Canada.ca (2015)

Vestiges, ancien village des tanneries
Photo : Radio-Canada.ca (2015)

L’échangeur Turcot à Montréal suscite des polémiques, dont une sur les vestiges de l’ancien village des tanneries. De fait, les élus s’affrontent selon une vision identitaire ou utilitaire du patrimoine. À ce jour, les actions du ministère des Travaux (MTQ) affaiblissent, voire mettent en péril, le patrimoine archéologique confronté aux travaux de construction.

Le village des tanneries

Le site se trouve dans le quartier Saint-Henri. Vers 1685, plusieurs tanneries s’y installent après la Grande Paix avec les Amérindiens. Elles marquent le début des premières constructions hors des fortifications. Le village industriel se développe éloigné de Ville-Marie – le vieux Montréal aujourd’hui, à cause des fortes odeurs qui émanent des ateliers. Au cours des années 1960, une partie de Saint-Henri est rasée afin de construire une gare de triage, puis l’échangeur Turcot.

La nécessité d’effectuer des fouilles

La loi du patrimoine exige que toutes découvertes archéologiques, même fortuites soient déclarées sans délais au ministère Culture et Communications (MCC). Informé du potentiel archéologique de l’endroit depuis 2008, le MTQ mandate une firme de recherche.

Les vestiges

Les fouilles dégagent les fondations d’une vingtaine de bâtiments datant des XVIIIe et XIXe siècles. Dans l’ensemble, les vestiges sont dans un bon état de conservation. Les plus anciens – un atelier de tannerie – datent du XVIIIe siècle. L’équipe recueille aussi des artéfacts.

La découverte est importante et mobilise tant les acteurs du patrimoine que les élus de l’arrondissement. Ils veulent que le lieu demeure accessible au public et soit mis en valeur. La pratique d’enterrer des vestiges archéologiques pour les générations futures est usuelle. Cependant, le MTQ annonce qu’ils seront détruits pour faire place à un collecteur d’eaux usées.

importance de la découverte minimisée

Selon le MTQ, la conception du projet oblige le passage du collecteur d’eaux à cet endroit. Le site doit donc être remblayé. Cette décision fut prise avant les fouilles, car à l’époque, on ne croyait pas y faire de grandes découvertes.

Des experts au MCC renchérissent en affirmant que la trouvaille a une importance relative, essentiellement de documentation. Selon eux, le site se compare à d’autres et les artéfacts collectés datent des XIXe et XXe siècles.

Les conclusions du MCC contredites

L’association canadienne d’archéologie fait la promotion d’activités favorables à l’archéologie et condamne celles qui nuisent à la profession. Elle est soutenue par un comité de défense de l’intérêt public. Selon le président de ce comité qui a visité le site, le MCC se trompe : un quartier complet, presque des bouts de rue ont été dégagés. Le site est unique, car ceux qui se comparaient ont disparu. Selon lui, certaines fondations sont antérieures au XIXe siècle. Enfin, il est persuadé que si le site avait été trouvé ailleurs, il aurait été préservé dans son intégralité.

Cette dernière affirmation rejoint celle d’un représentant du MTQ qui, lors d’un point de presse, précise que c’est l’emplacement qui pose problème, que s’il était situé 100 m plus loin, l’obstacle disparaitrait.

Les défendeurs du patrimoine remarquent aussi que les archéologues mandatés par le MTQ sont absents des débats et que le rapport des fouilles n’est pas publié. Ils réclament la formation d’un comité d’experts indépendants.

Une décision à huis clos

En conférence de presse, les ministres du MTQ et du MCC, accompagnés du maire de Montréal mentionnent que les vestiges sont numérisés et répertoriés. Le MTQ prévoit remettre 150 boites d’artéfacts à la ville, former un comité de mise en valeur et remettre 200 000 $ pour l’élaboration d’activités. Le ministre du MTQ rappelle que 100 millions de véhicules par année transitent par l’échangeur Turcot et que « le devoir de mémoire est accompli[1] ».

Pour sa part, la ministre du MCC souligne que le projet des fouilles respecte la Loi sur le patrimoine culturel et le Règlement sur la recherche archéologique.

Un démantèlement précipité

Un samedi en septembre, le MTQ détruit une partie des vestiges. Peu avant, une motion déposée au conseil de la ville de Montréal demandait au MTQ d’évaluer la possibilité de préserver une partie du site : le maire de l’arrondissement affirme ne pas vouloir tout préserver, mais seulement une partie, quelque chose de sobre, une mise en valeur qui n’occasionnerait pas de retard du chantier Turcot ou une explosion des coûts. Peut-être un site commémoratif[2] ».

Une attitude qui met en péril d’autres projets

Le cas du village des Tanneries met en lumière des conflits qui opposent la conservation du patrimoine et le besoin de renouveler des infrastructures. Dès le début du XXe siècle, lorsqu’un site doit être détruit, on recommande de procéder à une documentation exhaustive. Cette idée, qui est devenue une pratique courante, en est une de dernier recours.

En précipitant le démantèlement du site, le MTQ empêche toute réflexion et recherche de solution. Peut-on modifier le trajet du connecteur? Est-il possible de conserver ou de déplacer une partie des vestiges? Ces questions n’ont pas été répondues et en procédant ainsi, le MTQ bâillonne en quelque sorte les défenseurs du patrimoine. Plus encore, en cautionnant ces gestes, le MCC non seulement n’agit plus en bon fiduciaire des biens patrimoniaux des Québécois, mais il crée un précédent qui ouvre la voie à des abus lorsque d’autres face à face entre le patrimoine et des enjeux utilitaires apparaitront.

Village des tanneries 1859/diane joly consultante patrimoine

Le village des tanneries en 1859
Photo : Philippe DuBerger (2011)


[1] La Voix Pop (Montréal, QC, site web), 13 septembre 2015.

[2] La Voix Pop, vol. 69, n° 35, 17 septembre 2015, p. 4.

 

 

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